Les terrasses de culture andines

Introduction

Les cultures en terrasses sont utilisées depuis des centaines d’années dans les zones montagneuses du monde entier. En Amérique du Sud, elles sont désignées par le terme espagnol : andenes. De toutes les terrasses du monde ce sont celles des Andes du Pérou qui sont les plus étendues et qui ont été construites dans les pentes ayant le plus fort degré d’inclinaison. Les andenes sont « le phénomène archéologique le plus grand de l’hémisphère occidental [continent américain] ». (Moseley, 1992).

Les terrasses des sites incas de la cordillère Vilcabamba sont surement parmi les plus impressionnantes des Andes.

En 1982, Masson estime qu’il existe environ 1 million d’hectares de terrasses au Pérou, toutefois des études menées par le gouvernement péruvien en 1996 dans 8 départements démontrent que la moitié des terrasses inventoriées ne sont plus utilisées.

Définition des andenes par Jeronimo Garcia : Modification par l’homme de la topographie des terrains en pente dans le but d’améliorer l’utilisation des ressources : sol, eau, climat.

Le village de Pampas dans les cordillères de la région de Lima

La fonction des terrasses

Le microclimat des andenes

Dans les vallées possédant des terrasses, on trouve généralement un vent anabatique durant le jour (vent ascensionnel le long d’un relief géographique)  et un vent  catabatique la nuit (vent descendant une pente). Les terrasses protègent de l’effet du flux d’air direct et produisent des flux de circulation sur chaque terrasse qui permettent une distribution de la chaleur et de l’humidité. Cela a pour conséquence de conserver et améliorer l’effet de serre des terrasses et de limiter la perte d’énergie produite par le flux anabatique.

A l’époque préhispanique, l’extension de conditions appropriées pour l’agriculture via la technologie des terrasses a du stimuler la sélection de nouvelle variété comme sur le site de Moray qui a probablement servi de laboratoire agronomique. La diversité de variétés est une caractéristique des plantes cultivées sur le continent américain et au Pérou, la technologie des andenes a probablement permis à contribuer à cette diversité.

Le site de Moray près de Cusco

Histoire des terrasses agricoles du Pérou

  • Les premiers témoignages d’agriculture apparaissent sur la côte centrale et nord du Pérou entre -4000 et -3000.
  • En -3000 et -1600 la civilisation Caral construit des temples sous forme de pyramide tronquée ou superposition de terrasses. L’archéologue Ruth Shady pense que les premières terrasses de culture pourraient dater de -2000.
Ornement représentant probablement des terrasses dans le site archéologique de Ventarron sur la côte nord du Pérou
  • Vers -250, les immenses terrasses du temple de Pucara formant une pyramide tronquée témoignent d’une grande maitrise architecturale des terrasses.
Temple de Pucara près du lac Titicaca
  • Depuis l’an 300, les andenes sont largement utilisées dans les Andes notamment par les Huarpa dans le centre du Pérou (région actuelle d’Ayacucho) qui utilisent une technologie avancée (préparation des sols, canaux d’irrigation).
  • A partir de l’époque Wari, des terrasses sont construites en quantitée puis les incas utiliserons et développerons massivement l’agriculture en nivelant des vallées entières.
Terrasses de Huaquis dans les cordillères de la région de Lima
  • A l’époque coloniale, les espagnols produisent des immenses changements qui bouleverseront les sociétés andines et contribuerons à un abandon massif des terrasses de culture. Les causes sont multiples : diminution drastique de la population et de la main d’œuvre disponible pour cultiver et entretenir les terrasses, introduction de plantes et animaux étrangers conduisant à l’abandon progressif des plantes pour lesquelles avaient été construites les terrasses, changement de la structure sociale andine laissant les terrasses sans entretien, abandon des techniques et du savoir-faire andin adapté à la géographie locale par des techniques agricoles importés d’Europe.
  • Suite à l’époque coloniale, le changement climatique, les changements de modèle économique et sociétal contribuerons également à l’abandon progressif de ce mode d’agriculture.
Terrasses à l’abandon près de Pucara
  • Depuis les années 1990, plusieurs projets de plus ou moins grande envergure menés par le gouvernement péruviens ont contribués à une récupération d’andenes abandonnées, cependant ces projets ne constituent pas une véritable politique publique.

Les terrasses incas

Les terrasses construites par les incas sont sans doute les plus impressionnantes des Andes. Les murs présentent une construction allant de simples pierres empilées à une maçonnerie très élaborée utilisant des pierres taillées de grandes dimensions. Les terrasses peuvent être droites, courbées ou en zigzag et dans certains cas elles modifient drastiquement le relief et le paysage. Elles constituent la principale forme d’architecture paysagère des incas et font partie intégrante de leur concept de colonie.

Les murs du site archéologique de Sacsayhuaman à Cusco

Les andenes incas utilisent les différentes technologies développées depuis des centaines d’années. Le fond est constitué d’une couche de drainages en pierres, ensuite une couche de terres sert de remblais, enfin une couche de terre fertile est appliqué, cette terre était parfois apporté d’autres régions.

Les murs sont parfois agrémentés d’escaliers permettant de circuler, ces escaliers vont de simples pierres dépassant des murs à d’immenses montées constituées de centaines de marches, souvent accompagnées de canaux de drainage.

Un escalier vertigineux à Choquequirao

Enfin les terrasses sont généralement complétées par des systèmes d’irrigations pouvant être complexes et ornementaux dans le cas de terrasses à fonction probablement cérémonielle ou simples et fonctionnels.

Terrasses sur le site archéologique de Tipon (Cusco)
Le canal d’irrigation inca qui alimentait le site de Choquequirao en eau

Les terrasses les plus finement élaborées avaient probablement une fonction cérémonielles et étaient réservées à la culture de plantes et de condiments possèdent des significations particulières. Ainsi certaines terrasses produisaient des plantes réservées à un temple en particulier.

De la quinoa encore cultivée sur les terrasses incas de Raqchi

De nombreuses terrasses situées dans l’étage écologique appelé Chaupi Yunga étaient destinées à la culture d’une variété de coca appelée Tupa Coca (Erythroxylum novogranatense var. truxillense), à la coca étaient associés des goyaves (Psidium guayava), des piments et du pacay (Inga feullei). Le village de Cocachacra (« champ de coca ») dans la vallée du fleuve Rimac témoigne de cette culture de coca qui se faisait sur les terrasses d’un versant raide et aride.

Des restes de terrasses ayant pu servir à la culture de Coca dans la vallée de Lurin

Les différents types de terrasses préhispaniques

La typologie de Niles (1982)

  • « Terrasses de production » : construites en pierres basiques et avec des murs relativement bas, ces terrasses suivent généralement la forme du terrain et ne sont pas forcément associées à des villages ou site archéologiques voisins.
  • « Terrasses de haut prestige » : plus limités en extension, ces terrasses sont intégrées ou associés à des sites préhispaniques. Les murs sont hauts, construits en pierres finement taillées et possèdent souvent des escaliers, des systèmes hydrauliques complexes, parfois des fontaines ou des bains. Ces terrasses ne s’adaptent pas au terrain mais le remodèle en utilisant des lignes droites, des courbes ou des zigzags. Ces terrasses sont très communes au sein des sites archéologiques de Cusco et elles sont tellement esthétiques qu’elles cessent d’avoir une valeur utilitaire pour devenir une démonstration de pouvoir impérial.
  • « Terrasses de production et de haut prestige » : Cette catégorie hybride combine des murs de taille modestes construits en pierres taillées mais leur maçonnerie est moins fine que les terrasses de haut prestige. Elles modèlent de paysage mais de manière moins drastique que les terrasses de haut prestige.

La typologie d’Ann Kendall et Abelardo Rodriguez (2009)

  • Terrasses « Type 1 » : Plateformes de profils globalement horizontaux avec murs de contention inclinés, généralement accompagné de système d’irrigation. Ce type de plateforme est d’époque inca et on les trouve principalement dans la région de Cusco. Le mur incliné stabilise la pente de manière très efficace. La hauteur des murs varie entre 3 et 7m. Les terrains sont généralement rectangulaires et rarement arrondis. Ce type de terrasse est accompagné d’éléments architecturaux secondaires comme les marches d’escaliers ou les canaux d’irrigation.
Terrasses à Pisac dans la région de Cusco
  • Terrasses « Type 2 » : Plateformes de profils globalement horizontaux avec des murs de contention verticaux et sans système d’irrigation. Ces terrasses sont similaires au type 1 mais le mur de soutènement est vertical, elles sont moins efficaces et sont généralement associées à l’horizon moyen (Huari).
Terrasses de Laraos dans les cordillères de la région de Lima
  • Terrasses « Type 3 » : Plateforme de profil incliné, généralement sans irrigation. Ce type de terrasses est plus simple et rustique que celles de type 1 et 2. Un mur rustique retient la terre mais le terrain de la terrasse est en pente ce qui la rend moins efficace. Les murs suivent généralement les courbes de niveau de la pente.
Terrasses dans la vallée de Conchucos dans les Andes du Nord du Pérou
  • Terrasses « Type 4 » : Terrain incliné sans plateforme, sans mur et sans irrigation, ce type de terrasse est également appelé « champs à forte déclivité ». La terrasses est formée par de la terre compactée, puis des arbustes colonisent la pente et contribuent à empêcher l’érosion.
Terrasses dans la région de Chachapoyas dans les Andes du Nord du Pérou

Avenir des terrasses au Perou

Le Pérou devrait être un pays particulièrement touché par le changement climatique et selon plusieurs études, la restauration des terrasses de cultures serait une technique qui permettrait d’améliorer la gestion de l’eau, de lutter contre la désertification et l’érosion ainsi que de limiter les gelées.

Si les terrasses des sites archéologiques sont relativement bien entretenues sur les grands sites du pays, elles ne servent généralement plus à cultiver et représentent une faible surface à l’échelle du Pérou.

Restauration d’un secteur de terrasses sur le site archéologique de Pisac dans la région de Cusco.

Les nombreux projets menées depuis les années 1990 dans plusieurs zones du pays se poursuivent et ont permis de restaurer un grand nombre de terrasses agricoles, ainsi en novembre 2021, 521 hectares ont été restaurés dans la région de Tacna dans le Sud du Pérou par un partenariat entre le ministère de l’agriculture et l’entreprise minière Southern Peru.

De plus, fin 2020, une loi déclare « d’intérêt national la réhabilitation et la conservation des terrasses de culture à l’échelle nationale, pour son utilité et son importance dans la production agricole ». Les ministères de l’agriculture et de la culture sont chargés de mettre en œuvre en collaboration avec les gouvernements régionaux et locaux des normes et action pertinentes pour compléter l’inventaire national des andenes ainsi que pour élaborer des politiques économiques destinées à promouvoir une production agricole obtenue grâce à la cultures en terrasses agricoles.

LE SAVIEZ-VOUS ?

  • Dans la province de Huarochiri (région de Lima), plusieurs communautés andines célèbrent le jour du nettoyage des canaux d’irrigation des champs et terrasses de culture.
  • Les terrasses du secteur VIII « llamas » de Choquequirao sont ornées de lamas et autres motifs dessinés grâce à des pierres blanches, c’est pour l’instant un exemple unique de terrasses précolombiennes décorées d’une telle façon au Pérou.
  • Lors de l’inventaire national des terrasses réalisé par l’INRENA en 1996 dans la partie centre et sud du Pérou, c’est dans la province de Lima qu’on a relevé la plus grande surface (79400 hectares pour Lima contre 20000 à 50000 hectares dans les régions du Sud comme Cusco, Arequipa ou Puno). De quoi tordre les clichés voulant réduire les civilisations andines au Sud du pays !
  • Les terrasses ne sont pas la seule technique agricole andine encore utilisé de nos jours, près du lac Titicaca la civilisation Tiwanaku utilisait également les camellones ou waru waru (semis sur billons), une technique consistant à planter sur des petits monticules de terre et inonder les sillons autour afin de créer un microclimat.

Sources

GARCIA, Jeronimo. Los andenes y su microclima. In : A. LLERENA. Conservacion y abandono de andenes. Lima : Universidad Agraria La Molina, 2004. ISBN 9972-9733-3-6

DE OLARTE, Efrain Gonzales, TRIVELLI Carolina. ¿Es la recuperación de andenes una vía sustentable para el desarrollo rural? . In : A. LLERENA. Conservacion y abandono de andenes. Lima : Universidad Agraria La Molina, 2004. ISBN 9972-9733-3-6

FELIPE-MORALES, Carmen. Balance de las investigaciones sobre andenes In : A. LLERENA. Conservacion y abandono de andenes. Lima : Universidad Agraria La Molina, 2004. ISBN 9972-9733-3-6

MUJICA BARREDA, Elias. HOLLE, Miguel. Los Andes y la transformacion cultural del paisaje. In : MUJICA BARREDA, Elias. Paisajes culturales en los Andes. Lima : Representacion de UNESCO en Peru, 2002. ISBN 9972-841-01-4.

KENDALL, Ann. RODRIGUEZ, Abelardo. Desarollo y perspectivas de los sistemas de andenerias en los andes centrales del Peru. Lima : IFEA, 2009. 312 p.

https://elperuano.pe/noticia/132942-tacna-agro-rural-rehabilito-360-hectareas-de-andenes-deteriorados-en-candarave

https://elperuano.pe/noticia/118923-midagri-proyecta-rehabilitar-500-hectareas-de-andenes-en-convenio-con-la-empresa-privada

https://bsalazarv.lamula.pe/2021/03/24/andenes-para-evitar-erosion-de-suelos-retener-el-agua-y-contrarrestar-heladas/beatrizsalazarv/

3 commentaires sur « Les terrasses de culture andines »

  1. Hello Thomas, Merci pour cet article sur les terrasses andines. Très intéressant et pour nous un beau retour sur un treck inoubliable. Salutations et amitiés de notre équipe.

    Pierre et Pier Lou

    Envoyé de mon iPad

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