Effondrements au site archéologique de Kuelap : Le symbole d’une gestion touristique catastrophique au Pérou ?

Fin Novembre 2021, la presse péruvienne annonçait que le site archéologique de Kuelap était intact suite au violent tremblement de terre ayant frappé la région d’Amazonas, le site allait subir une évaluation générale, le ministère décentralisé de la culture de la région Amazonas avait même fermé Kuelap temporairement afin de vérifier l’état des constructions. Pourtant depuis 10 Avril, une partie de l’immense mur périphérique du site archéologique s’est effondré à plusieurs reprises suite à d’intenses pluies, le tout immortalisé par des vidéos.

Lors de ma dernière visite à Kuelap en 2019, j’avais remarqué l’état inquiétant du site qui ne me semblait pas du tout en adéquation avec l’usine touristique en cours de déploiement dans la région, et un diagnostic avait été donné en Novembre 2021 indiquant que l’état de conservation de Kuelap « mettait en danger l’intégrité du complexe » et qu’il était urgent d’établir « un diagnostic multidisciplinaire » et de mener une « intervention à court ou moyen terme ».  En attendant le site était toujours sécurisé par des étais et échafaudages en bois présageant une gestion du site hasardeuse…

Cette semaine, la majorité de la presse péruvienne parle abondamment de reconstruction, et de rechercher les responsables dans un éternel débat sur les compétences et les budgets des directions décentralisées du ministère de la culture (Direcciónes Desconcentradas de Cultura). A l’heure où les institutions de la culture cherchent à se dédouaner de leurs responsabilités et celle du tourisme calculent le préjudice économique en pleine semaine sainte (l’une des deux plus grosses semaines de congé du Pérou), personne ne semble remettre en question le modèle économique catastrophique de tourisme de masse qui a déjà montré ses effets pervers depuis des années dans le Sud du Pérou.

Les différents acteurs du tourisme ont voulu créer un « Machu Picchu » dans la région d’Amazonas avec la construction d’un téléphérique et des campagnes de publicités sans se soucier de savoir si le site de Kuelap était en état de recevoir des touristes et si la région comptait des infrastructures touristiques adéquates ainsi qu’un accès adapté.

La station de téléphérique et les infrastructures touristique d’accueil et billetterie de Kuelap

En effet, si Chachapoyas et Kuelap sont des lieux visités depuis longtemps (Kuelap a été découvert au 19eme siècle), le téléphérique construit en 2017 aura servi simplement de support publicitaire à la région. Ainsi, le premier téléphérique du Pérou ne fait que réduire légèrement le temps d’accès au site (accessible depuis le départ du téléphérique par une piste de 33 km en 1h) qui reste en ruine et qui est totalement dépourvu d’infrastructures touristiques et d’aménagements. Il faut en effet 10 min pour réaliser le transfert en bus absurde de 3km entre la billetterie et le départ réel du téléphérique puis 10 min pour arriver au pied du site archéologique, soit au final un investissement de 21,1 millions de dollars (sans compter les frais d’exploitation important) pour raccourcir un trajet de 40-50 minutes environ !

Infographie : Pro inversion

Ajoutons un réel problème de connexion de la région Amazonas. Le téléphérique se trouve à Nuevo Tingo, un village situé à 1h de route (environ 40 km) de Chachapoyas, la ville la plus proche qui ne compte qu’un aérodrome de dimensions réduite avec une seule petite compagnie desservant la destination depuis l’explosion du tourisme. Jaen située à 4h de route (200 km environ) est la ville la plus proche possédant un réel aéroport avec deux compagnies aériennes. Et pour rejoindre Chachapoyas depuis les grandes villes de la côte comme Chiclayo ou Piura, le trajet en bus de nuit prend environ 9 à 10h. Précisons également que la région compte encore très peu de services touristiques (transports, hôtels, restaurants, guides, etc.).

Infographie : Dircetur Amazonas

Malgré tous ces freins, le téléphérique est une réussite totale pour l’industrie touristique locale et le flux de touristes de Kuelap a augmenté de 84%. Si le site reçoit en moyenne 200 à 300 visiteurs par jour, le record peut arriver à 1200 visiteurs en une seule journée en période de congés. Le flux moyen attendu à 120000 visiteurs par an n’est toutefois pas une prévision mais une exigence minimum fixée par la concession du téléphérique !

Le fait que le site reste dans un état de délabrement important 7 ans après le début de la construction du téléphérique en dit long sur la gestion des sites archéologiques et culturels au Pérou, ainsi l’objectif principal de l’investissement est le renforcement « de l’infrastructure et des services publiques pour consolider le produit touristique de la Forteresse de Kuelap au sein du département d’Amazonas». Peu importe finalement que le « produit touristique » en question ne soit même pas dans un état de conservation permettant de recevoir des visiteurs.

On peut craindre le pire des futurs projets de téléphériques destinés à désenclaver des sites archéologiques comme celui de Choquequirao quand on constate que les institutions touristiques et culturelles péruviennes semblent condamnées à répliquer la gestion catastrophique du Machu Picchu partout ailleurs dans le pays.

Le site de Choquequirao est menacé par un projet de téléphérique depuis plusieurs années

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